Qaanaaq

Le Polar qui vient du Groenland

Mo Malø, Gabrielle Sedita

 
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Dans le vaste pays blanc, l’esprit de Nanook se réveille. Le grand ours polaire, seigneur des lieux, protégera les siens. Jusqu’au bout.

Adopté à l’âge de trois ans, Qaanaaq Adriensen n’a jamais remis les pieds sur sa terre natale, le Groenland. C’est à contrecoeur que ce redoutable enquêteur de Copenhague accepte d’aller aider la police locale, démunie devant ce qui s’annonce comme la plus grande affaire criminelle du pays : quatre ouvriers de plateformes pétrolières ont été retrouvés, le corps déchiqueté. Les blessures semblent caractéristiques d’une attaque d’ours polaire. Mais depuis quand les ours crochètent-ils les portes ?

Flanqué de l’inspecteur inuit Apputiku – grand sourire édenté et chemise ouverte par tous les temps –, Qaanaaq va mener l’enquête au pays des chamanes, des chasseurs de phoques et du froid assassin. Et peut-être remonter ainsi jusqu’au secret de ses origines.

Mo Malø est l’auteur de nombreux ouvrages, sous d’autres identités. Il vit en France. Qaanaaq est son premier roman policier.

TEXTE
Littérature
155 x 225 mm - 496 pages
31 mai 2018 - 9782732486307
20.9 €
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Mo Malø, Gabrielle Sedita

Mo Malø est l’auteur de nombreux ouvrages, sous d’autres identités. Il vit en France. Qaanaaq est son premier roman policier.

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Qaanaaq (Extrait)

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27 juin 2018

L’enfant ouvre les yeux sur la nuit polaire. Sous sa couverture de phoque, ce n’est pas de froid qu’elle grelotte – elle a l’habitude. Elle vit déjà son troisième hiver interminable. Elle connaît tous les trucs, toutes les règles : les trois couches pour commencer, une en coton, une en laine, puis la peau tannée. Les tonnes de graisse animale à avaler chaque jour, comme une cuirasse calorique. Ça la dégoûte un peu. Mais il faut s’y faire. Non, c’est autre chose qui l’a saisie. L’a arrachée au repos. Une autre évidence échappée des immensités blanches, bleutées de lune, qui a pris le pas sur son rêve. Tous les Inuit le savent : rien de bon ne naît dans les songes. Au-dehors, les esprits de la banquise hurlent la colère obstinée de leur vent fou – le pitaraq, venu du désert de l’Inlandsis. La violence des rafales cogne contre les pans de cuir tendus comme sur un tambour. Ils n’annoncent que malheur. Ils parlent de peur, de larmes, de désolation. Ils répètent les visions funestes de l’angakkuq du village – mais qui écoute encore les élucubrations du chamane, de nos jours ? Les coups rythment les battements sourds du cœur de l’enfant. Pourtant, sous la tente autour d’elle, tout est paisible, dans la tiédeur relative du lieu. Dans un coin, un minuscule poêle à huile dispense son halo. Sila, l’âme de la famille, est en parfaite harmonie avec Nuna, leur terre nourricière. Sans cela, ils n’auraient pas mangé à leur faim avant le coucher. Sans cela, ils n’auraient jamais tenu jusqu’ici, tous les quatre. Son père n’est peut-être pas le meilleur chasseur de la région, ce n’en est pas moins un fier pisteur de narvals et d’ours. Les sens affutés et l’instinct clair. S’il y avait un danger quelconque, il serait déjà debout. Le fusil épaulé. Aux aguets. Sa mère et sa sœur aînée n’ont pas bougé non plus, amas de corps familiers dont la chaleur rassure l’espace encombré. Mina est la seule à percevoir l’odeur de mort qui rôde autour des peaux de rennes. Remparts dérisoires. La veille, une épaisseur de neige fraîche a recouvert la glace, songe-t-elle. Aucune chance de percevoir d’hypothétiques bruits de pas. Elle écoute. Le silence profond est plus effrayant que les hurlements les plus aigus. – Anaana ! Anaana ! souffle l’enfant vers sa maman. C’est peine perdue. Sa mère dort toujours, prisonnière des qivitoq, les esprits malins qui accaparent son sommeil. L’intrusion est fulgurante. Un jaillissement de la nuit dans l’habitacle nourricier. L’ombre qui se profile paraît démesurée. C’est idiot, mais la première pensée qui traverse la petite est qu’un tel géant ne peut pas rentrer tout entier sous leur tupeq. Il faut se pousser pour lui faire de la place. Comme lorsque son père cherche à toute force à faire tenir un phoque dans un coffre de conservation déjà plein à craquer de viande congelée. Elle n’a pas encore crié que le premier coup de patte frappe au hasard, avec la pesanteur d’une hache, dans le parterre de corps assoupis. Un déchirement mat de chair annonce les hurlements qui suivent aussitôt – affolés, et pourtant aussi insignifiants que ces hameçons qu’on plonge dans les trous de la banquise. La stridence est insupportable. Alors, plutôt que de fuir, la petite bouche ses oreilles et ferme ses yeux. Elle braille à son tour. Elle hulule comme ces renards arctiques qu’elle joue à pourchasser sous le regard de ses parents.