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Wax and co.

Anthologie des tissus imprimés d'Afrique

Anne Grosfilley

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La mode est aux tissus africains, et tout particulièrement au wax dont la signature graphique, avec ses couleurs vibrantes et ses motifs légèrement décalés, se reconnaît entre mille. On en oublierait que cet imprimé, né au milieu du XIXe siècle, est le fruit d’une longue histoire entre...
appel d'air - beaux livres

Wax (Extrait)

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20 décembre 2017

La mode occidentale se pare d’imprimés africains mais ignore souvent l’histoire de ces tissus. Loin d’un exotisme fantasmé, ces étoffes - aussi vieilles que le jeans - montrent la complexité des liens entre l'Afrique et le reste du monde. Le wax, par exemple, est un batik industriel mis au point par les Hollandais au milieu du XIXe siècle. Initialement destiné aux Indonésiens qui le boudent, il connaîtra une immense fortune en Afrique de l'ouest. Un marché aujourd'hui en partage entre plusieurs producteurs : européens, asiatiques et africains. Depuis plus de vingt ans, Anne Grosfilley, anthropologue spécialiste des tissus africains, se passionne pour le wax. Elle possède une collection exceptionnelle grâce à ses recherches menées dans plusieurs pays africains. De la vendeuse d’oignons à la Nana Benz, du jeune branché à la Première Dame des États-Unis, Anne Grosfilley nous invite à sillonner les routes du wax, du kanga, du shweshwe et autres imprimés d'Afrique...

EXTRAIT :

Mon premier voyage sur le continent africain remonte à 1984. Je pars en vacances au Togo avec ma famille pour rendre visite à mon oncle paternel qui y construit des routes. Je visite l’Assigamé, le « grand marché » de Lomé, à l’époque où le wax fait la fortune des Nana Benz. J’ai alors douze ans. De ces tissus que je vois portés partout, je retiens une image colorée, et il m’apparaît « normal » que les femmes togolaises revêtent du wax dit « tissu africain », puisqu’elles sont africaines !

Je retourne en Afrique à l’âge de seize ans, cette fois-ci au Burkina Faso, et seule : mon lycée montpelliérain est jumelé avec le lycée national de jeunes filles de Ouagadougou (devenu depuis lycée Nelson-Mandela), et j’ai entamé une relation épistolaire avec Gnoutouko, une jeune Burkinabée que je rencontre pour la première fois et chez qui je séjourne. Là encore, à Ouagadougou, le wax est très présent et je voudrais en rapporter un coupon en France comme souvenir de mon séjour. C’est après m’être ouverte de mon désir d’acheter du « tissu africain » au marché que je découvre ce qu’est le wax. Ma famille d’accueil me demande si je préfère « de l’anglais » ou « du hollandais », je désigne celui que porte la tante de Gnoutouko, et devant mon incompréhension, on m’explique que ce que j’appelle « tissu africain » vient d’Europe. J’achète finalement du fancy Faso Fani, car je souhaite vraiment emporter un produit local, même si le dessin est la copie d’un wax fabriqué dans un pays voisin du mien. Cet épisode est fondateur d’une recherche qui déterminera le cours de ma vie. Je suis en terminale, déjà passionnée par l’ethnologie, et les cours de philosophie me révèlent le sens du mot « altérité ». L’étude du wax m’apparaît alors comme une évidence : c’est par ce biais que j’explorerai l’altérité, les rapports entre les cultures européennes et africaines.

À l’université, je rencontre Claude, qui partage ma vie depuis désormais plus de vingt-cinq ans. Bourguignon de cœur, ce Français d’origine ivoirienne aspire à poursuivre ses études en Angleterre. Je le suis, à condition de choisir notre destination : ce sera Manchester, la cité du wax anglais. Devenue célèbre pour sa musique et ses clubs de football, cette ville du nord-ouest de l’Angleterre est avant tout la capitale de la révolution industrielle et du textile, où Karl Marx et Friedrich Engels ont pu examiner les bouleversements de la société du xix e siècle. Les grandes bâtisses qui, le long du canal, accueillent dans les années 1990 les boîtes de nuit à la mode et les studios d’enregistrement furent les bureaux et les entrepôts de riches marchands.

En 1993, Manchester vit les dernières heures de l’industrie et du commerce international du textile qui ont longtemps fait sa gloire. J’y rencontre le dernier représentant de la vente de wax hollandais Vlisco, quelques semaines seulement avant la fermeture définitive du bureau de la société d’import-export United Africa Company (UAC), et je débute mes recherches auprès de la dernière unité de production de wax anglais, l’usine ABC. Le bureau de dessin est alors situé en plein centre-ville, à Sharp Street. Margaret Hickson, surprise qu’une jeune Française se passionne pour un tel sujet au point de venir vivre « au pays de la pluie », me livre avec enthousiasme des clés pour décoder le répertoire iconographique du wax.

Ain de mieux appréhender l’importance de cette étoffe dans l’histoire de la production et du commerce du coton, je rejoins l’équipe du pavillon du textile au musée de la Science et de l’Industrie de Manchester. Durant vingt-sept mois, je découvre auprès du conservateur les grandes inventions technologiques, l’émergence et les enjeux de la concurrence internationale, les astuces des réseaux de contrebande, les stratégies de marketing. Les archives consignent quant à elles une typologie très codifiée du consommateur africain, cet autre tellement différent qu’il lui faudrait des vêtements spécifiques, taillés dans un tissu que les Européens savent concevoir pour lui mais ne portent jamais eux-mêmes. Dans les années 1990, ces préjugés font encore écho dans l’opinion publique. Marks & Spencer lance ainsi une collection de prêt-à-porter en wax anglais aux dessins locaux majoritairement indigo et blanc, très éloignés du cliché du « tissu africain » bariolé, mais l’étoffe, considérée depuis des décennies comme folklorique, ne séduit pas la clientèle britannique et européenne. Les irrégularités des dessins dues au procédé de teinture à la cire (wax, en anglais) sont perçues comme des défauts alors qu’elles sont un gage d’authenticité et de qualité sur les marchés de l’Afrique de l’Ouest.

Creusant la question du wax et de l’identité, je cherche à savoir pourquoi, jusqu’en Occident, des femmes africaines se parent de ce tissu fabriqué en Europe. Il y a là selon moi un paradoxe fondateur, un enjeu fondamental. Des Ghanéennes et des Nigérianes résidant en Angleterre me révèlent que ce que je perçois comme une revendication identitaire relève de mes propres projections, d’interprétations trop intellectuelles, totalement éloignées de la réalité. Tout d’abord, elles ne portent du wax qu’à l’occasion de manifestations privées où elles rencontrent d’autres membres de leur communauté : elles ne choisissent donc pas de s’habiller de la sorte pour se positionner ou s’affirmer vis- à-vis des Occidentaux. Au quotidien, ces femmes tendent d’ailleurs à une certaine neutralité, voire à une invisibilité vestimentaire en privilégiant le prêt-à-porter de couleur sombre. Pour elles, les tenues en wax sont tout simplement de beaux vêtements, de grande valeur. Car tout comme un bon parfum est français, un bon wax est anglais ou hollandais. L’inventaire des garde-robes de mes informatrices les plus patientes confirme que le wax ne représente qu’une petite part de leurs étoffes d’Afrique : les dentelles d’Autriche et basins d’Allemagne y côtoient des tissages aso-oke du Nigeria, des kente du Ghana, des cotonnades teintes à l’indigo ou dans des couleurs flamboyantes.

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Wax and co.. Anthologie des tissus imprimés d'Afrique
Anne Grosfilley
35 € - 264 pages

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