Telle que tu me vois

L'Histoire d'une fille qui aurait dû être un garçon

Elodie Lenoir, Emmanuelle Belohradsky

 
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J’ai quinze ans et je n’ai toujours pas mes règles. Tant pis, je garde précieusement au fond de mon sac un tampon, pour le jour où. Mais ce jour n’arrivera pas.
L’échographie a révélé un trou noir à la place de l’utérus. Un trou noir ? Chez moi, cela résonne comme un vide abyssal. Mais alors, est-ce que je pourrais avoir des enfants ? Est-ce que je suis quand même une femme ? Mes parents savaient, pourquoi n’ont-ils rien dit ?
Je comprendrai plus tard qu’il ne s’agit pas tant d’astronomie que d’un syndrome rare : je suis une femme XY. Une fille avec le patrimoine génétique d’un garçon. Et il faudra bien que j’apprenne à vivre avec.

Dans un récit empreint d’une grande délicatesse et de beaucoup d’humour, Élodie raconte comment elle a réussi à se forger un destin de femme avec ce syndrome hors norme. Et nous donne à lire une vraie leçon de vie, de courage et d’amour.

TEXTE
Littérature
140 x 205 mm - 224 pages
03 mai 2018 - 9782732487205
17.5 €
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Elodie Lenoir, Emmanuelle Belohradsky

Elodie E. a 28 ans. Elle est atteinte d’un syndrome rare (le SIA : Syndrome d’Insensibilité aux Androgènes) : née avec le capital génétique d’un homme, son corps s’est développé comme celui d’une femme. Elle n’a appris la vérité qu’à l’âge de quinze ans.
Emmanuelle Belohradsky est scénariste et journaliste. Elle a rencontré Elodie il y a plusieurs années au cours d’un travail d’enquête pour le scénario d’un long métrage, et l’a convaincue de raconter son histoire.

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Telle que tu me vois (extrait)

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27 juin 2018

Pendant les quinze premières années de ma vie, j’ai vécu dans un monde imaginaire. J’étais l’actrice d’un film que mes parents avaient inventé pour moi et dont j’ignorais tout. Pour m’éviter de souffrir, pour me protéger des autres, sans doute aussi pour me donner un peu de temps. Le temps de faire le plein de jolis souvenirs et d’illusions avant que le rideau tombe sur la vie rêvée de leur petite fille. Ils savaient, bien sûr, ils ne pouvaient pas ignorer qu’après l’annonce ma vie serait coupée en deux pour toujours, avec un avant et un après. Pendant les quinze premières années de ma vie, j’étais Truman Burbank dans The Truman Show, le héros d’une émission de téléréalité à qui l’on fait croire depuis trente ans que sa vie sous cloche dans sa jolie petite ville de Seahaven est bien réelle, alors que tout est en carton. Sa naissance devant les caméras, ses parents, la mort accidentelle de son père en pleine mer, ses premières amours, ses amis, ses voisins, son mariage, son boulot, ses collègues : tout est bidon, destiné à divertir des millions de téléspectateurs. Le monde entier est au courant, sauf lui. Jusqu’au jour où l’une des protagonistes se rebelle contre le sort réservé à Truman. Elle surgit à contretemps, lui dévoile la vérité sur son rôle de marionnette, sème le doute dans sa tête. Truman désormais se méfie de tout le monde, de sa femme, de ses meilleurs amis, et l’émission dérape. Il déjoue les pièges que lui tendent les producteurs pour le retenir sur le plateau, surmonte sa peur de l’eau, brave la tempête orchestrée par la régie et quitte le décor, en tirant sa révérence : « Good afternoon, good evening and good night. »

Après l’aveu de mes parents ce matin d’été de mes quinze ans, j’ai eu envie de tirer ma révérence, moi aussi, trois fois, dix fois, cent fois. J’étais devenue une supercherie, mon visage dans le miroir, un insupportable mensonge. Comment parler maintenant à ces gens qui savaient depuis tout ce temps ? Comment ne pas revisiter chaque souvenir de mon enfance à la lumière de ce que j’avais ignoré jusqu’alors ? Soudain, je les soupçonnais tous de m’avoir caché leur vrai visage. Papa, maman, mes grands-parents, mes oncles, mes tantes… Et ce professeur dont j’avais toujours pensé qu’il me prenait pour une demeurée tant il s’extasiait devant la moindre de mes prouesses ? Il devait s’imaginer dans un freak show. Et moi qui ne me doutais de rien !

Dans l’un des albums de famille religieusement entretenus par ma mère, il y a une photo que j’ai du mal à regarder, même aujourd’hui. C’est un tirage jauni dont les bords sont racornis à force d’avoir été décollé, scruté, recollé. On y voit un bébé allongé sur un linge blanc. La petite fille est joufflue comme une pâtisserie dorée sortie du four. Elle sourit à l’objectif. Elle doit avoir six ou sept mois. Ses mains potelées agrippent les minuscules doigts de pied parfaitement dessinés. Elle est nue. Cette photo, on me l’a montrée des centaines de fois. « C’est toi, Élodie, lorsque nous étions en vacances chez pépé et
mémé. » Je le sais. Ils me l’ont répété si souvent. Pourtant, quelque chose ne va pas. Sous ses airs innocents, cette petite fille est une menteuse…