Quelque part entre le bien et le mal

Christophe Molmy

 
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Sélectionné pour les prix du polar de Cognac, prix Landerneau, prix du Meilleur Polar des lecteurs de Points et prix du Goéland Masqué, Christophe Molmy confirme son talent avec ce nouveau roman magistral.

Coline a toujours rêvé d’intégrer la PJ. Mais elle n’a ni l’allure ni l’audace qu’on prête aux grands flics parisiens. Et puis… c’est une femme. Elle végète dans son commissariat de banlieue, jusqu’au jour où le suicide d’une jeune femme la met sur la piste d’un tueur en série.
De son côté, Philippe, vieux routier du 36 quai des Orfèvres, se débat avec une prise d’otage et des braqueurs manouches qu’il rêve de saisir en flagrant délit. Se peut-il que ces affaires soient liées ? Et jusqu’où chacun ira-t-il pour sauver sa peau. Ou risquer la sienne ?

Dans les rues de Paris se croisent flics, avocats, voyous et victimes. Au milieu de tout ce monde, le chien noir veille. Celui qui patiente, tapis en chacun de nous. Le maître de nos pulsions. Et qui n’attend qu’un bruit infime, un geste, pour se réveiller et nous emporter dans sa furie.

Christophe Molmy est chef de la BRI de Paris (Brigade de recherche et d’intervention, dite aussi Brigade antigang), service spécialisé dans la lutte contre le grand banditisme. Quelque part entre le bien et le mal est son deuxième roman.

TEXTE
Littérature
140 x 225 mm - 352 pages
18 janvier 2018 - 9782732479248
19 €
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Christophe Molmy

Christophe Molmy est chef de la BRI de Paris (Brigade de recherche et d’intervention, dite aussi Brigade antigang), service spécialisé dans la lutte contre le grand banditisme. Quelque part entre le bien et le mal est son deuxième roman.

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Quelque part entre le bien et le mal (Extrait)

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25 janvier 2018

Le vol, c’est un métier comme un autre. Franck Schmidt en vivait depuis qu’il était enfant. Depuis que son père lui avait expliqué qu’en dehors des siens prendre ce qu’il désirait n’était pas du vol mais un mode de vie. Celui de gens qui avaient refusé le choix facile d’un appartement de banlieue et d’un petit boulot. Celui de ses oncles, ses cousins. De presque toutes les personnes qui l’avaient vu grandir. Ce métier, il l’abordait avec la rigueur et le sérieux d’un professionnel, exigeant et attentionné envers ses partenaires, habile et prudent sur le terrain, joueur et taiseux avec les flics. Il avait vite compris que, pour durer, le secret était de se gaver sans être trop regardant, ramasser tout ce qui était possible sans devenir trop gourmand. L’intérêt majeur de cette vie était la liberté. Ce qu’il devait préserver avant tout. La liberté, et le frisson qui le parcourait à chaque fois.

 

Lorsque Stéphane, son jeune frère, lui avait proposé de s’attaquer à des distributeurs de billets, il avait eu faim rien que d’y songer. Comme s’il tenait déjà un calibre à la main. Comme à chaque fois qu’il s’imaginait monter sur un braquage, avec ce sentiment de surpuissance qui le grisait, cette impression de dominer son destin.

 

Juché sur son scooter volé, il surveillait la rue tandis que Stéphane reculait pour prendre suffisamment d’élan. Avant que son cadet ne rabatte la visière de son casque de moto, il aperçut ses yeux soudain durcis par le stress et l’adrénaline ; aussi précis qu’une visée laser braquée sur la façade de la banque. Il aimait cet état presque second, celui où se mêlaient la peur et l’envie de tout faire voler devant soi, cette sensation de pouvoir tout écraser.

 

Il connaissait bien le quartier. Depuis Stalingrad, l’avenue Jean Jaurès filait tout droit vers Pantin. À quelques encablures de leur fief, dans les quartiers nord de Montreuil. Là où, avec Stéphane, ils avaient passé leur jeunesse à semer les flics sur des motos, puis au volant de voitures volées, à l’âge où d’autres perdaient leur temps à l’école. Ils connaissaient chaque sens interdit, chaque impasse. Autant de moyens de disparaître en cas de course-poursuite, du moins si une patrouille avait le temps de se pointer avant qu’ils ne s’envolent. Attentionnés, les flics prenaient toujours le soin de les prévenir de leur arrivée en mettant leur deux-tons.

 

Cela faisait maintenant cinq bonnes minutes que l’employé s’était enfermé dans le local de maintenance. Juste assez pour lancer la procédure de temporisation ; l’ouverture retardée des coffres relais qui abritaient l’argent destiné à alimenter le distributeur. Franck démarra pour s’assurer que son TMax n’allait pas le planter au moment de s’enfuir, fit un signe de tête à son frère. Stéphane allait se lancer d’une seconde à l’autre. Il n’hésiterait pas. Quand ils étaient gosses, Franck l’avait vu foncer sur un barrage de pandores au volant d’une voiture empruntée pour rentrer au camp en sortant de boîte. La berline diesel n’avait rien sous le capot. Compte tenu de leur âge ils ne risquaient pas grand-chose, pas même les foudres de leur daron. Et pourtant, Stéphane avait accéléré, en se marrant. Les gendarmes avaient trouvé ça moins drôle, rafalant l’arrière de la voiture et les traquant le reste de la nuit. Stéphane voulait s’amuser. Foncer et mordre le destin à pleines dents pour le faire lâcher prise. À près de trente-cinq ans, Franck avait renoncé à prendre des risques inutiles ; la dernière fois qu’ils s’étaient attaqués à un DAB, ils avaient pris plus de soixante-dix mille euros. Assez pour lever le pied un moment.

 

Ses muscles se tendirent. C’était toujours pareil avant un braquage. Même s’il y pensait depuis plusieurs jours, qu’il s’était levé avec l’idée de se retrouver là, un calibre dans la poche et prêt à tout, il fallait laisser à son corps le temps de s’y préparer. Dans quelques secondes, il aurait peut-être besoin de courir ou de se battre, de charger son frère derrière lui pour s’enfuir dans les rues de Paris. Sans qu’il ne puisse trouver les mots exacts pour le décrire, le temps parut s’étirer. Autour de lui, le monde tournait en ignorant le fracas qui s’annonçait. Il regarda une famille traverser devant lui. Il était presque midi, la mère avait dû aller chercher ses deux enfants à la sortie de l’école. Ils ne devaient pas avoir plus de dix ans, mais même son affection pour les gamins ne réussit pas à le toucher, à se frayer un chemin jusqu’à sa conscience. À ce moment précis, ils ne représentaient qu’une gêne potentielle. Une complication. Son instinct de survie écrasait tout le reste.

 

Stéphane accéléra plusieurs fois sans passer de vitesse, pour chauffer le moteur et se motiver. Les roues avant de la vieille Renault Mégane patinèrent une fraction de seconde sur le bitume, dégageant un peu de fumée, puis le véhicule bondit. Il n’y avait qu’une trentaine de mètres  à parcourir, le choc fut immédiat. La violence de l’impact fut telle que la porte du local attenant à la banque s’affala d’un seul coup, emportant une partie du mur qui entourait le chambranle. Stéphane recula sur une vingtaine de mètres en faisant hurler le moteur, puis la voiture bélier frappa le mur du local une seconde fois. Au milieu des décombres de carreaux de plâtre, on distinguait à peine la silhouette du dabiste. Stéphane se dégagea de l’habitacle de la Mégane, l’attrapa par le col pour le pousser au fond de ce qui restait du réduit. Franck vint se poster devant l’entrée fracassée. Malgré la poussière et le manque de lumière à l’intérieur, il reconnut les coffres relais. L’un d’entre eux était entrouvert. Stéphane le vida, fourra les liasses dans le sac qu’il portait en bandoulière, puis frappa le visage du dabiste avec la crosse de son arme.

– Ouvre les autres, magne-toi.

Son arcade sourcilière explosa, lui inonda le visage de sang. Il mit quelques secondes à trouver la bonne clé sur son trousseau, mais ouvrit finalement un second coffre. Dans la rue, la moitié des passants tenait un portable à la main. Ceux qui ne filmaient pas devaient déjà avoir fait le 17. Franck klaxonna pour faire décrocher son frère. Il n’entendait pas encore de sirènes de flics, mais ils n’allaient pas tarder.

 

C’était le moment qu’il préférait. De l’adrénaline pure. Il sortit le cocktail Molotov qu’il gardait dans son blouson, l’alluma et le jeta à l’arrière de la Mégane. Le siège s’enflamma tout de suite. Franck abaissa la visière de son casque, déroula mentalement le chemin qu’il avait repéré à plusieurs reprises les jours précédents. Le moteur vrombit. Il lui sembla qu’il faisait vibrer tout son corps. Son cœur s’emballa. Des voitures de flics se rapprochaient. Un sentiment mêlé de peur et d’excitation l’envahit. Il inspira longuement. Stéphane sortit en courant au milieu des gravats, grimpa derrière lui, et il démarra, ne pensa plus qu’à la route.

 

D’un coup de reins, il accompagna un mouvement du bras gauche pour se déporter suffisamment et éviter un passant qui traversait à la hâte devant eux. L’arrière du TMax dérapa légèrement, mais Franck reprit facilement le contrôle, accéléra encore pour filer par le couloir de bus. Dans son rétroviseur, il reconnut une voiture de police sérigraphiée qui s’engageait dans l’avenue. Parvenu aux maréchaux, il vira à droite sur le boulevard d’Indochine pour longer le périphérique jusqu’à la porte des Lilas. À cette heure, la circulation redevenait plus dense. Il slaloma entre les voitures, brûla quelques feux rouges, laissa la rue de Belleville derrière eux pour prendre rue de Paris au Pré-Saint-Gervais. Il connaissait par cœur le chemin jusqu’à Montreuil. De ces dédales, il gardait d’ailleurs la trace d’une chasse dont il était sorti perdant, alors qu’il n’était qu’un môme. Une cicatrice qui courait sur une partie de sa jambe droite, de la taille jusqu’au genou. Témoin d’une époque où il prenait des risques stupides.

 

Boulevard d’Algérie, il accéléra encore pour déboucher porte des Lilas. Ensuite, il n’avait plus qu’à filer vers le boulevard Pasteur avant de se perdre dans Montreuil. Il ralentit à l’approche d’un carrefour. Bien qu’engourdie, sa peur veillait à l’empêcher de faire n’importe quoi. Il s’assura que le bus qui arrivait par sa droite l’avait bien vu, se glissa derrière une voiture qui venait de piler en klaxonnant. Il l’ignora et fonça, concentré sur la rue de Paris qui s’offrait à lui.

 

Quelques minutes plus tard, le scooter se gara comme prévu au fond d’un terrain que possédait l’un de leurs cousins. Près de deux caravanes, la famille se préparait à  déjeuner dans le bungalow abritant la cuisine. Franck se posa derrière, à l’abri des regards, même s’il était rare que des patrouilles de flics s’aventurent dans le coin. Il coupa le moteur, mit pied à terre et s’étira pour essayer de se détendre. Tout son corps était douloureux. Il savait qu’il lui faudrait plusieurs jours pour évacuer totalement la tension. Même si tout s’était bien passé, il restait prêt à s’élancer s’il le fallait. Il pensa à la voiture de flics qu’ils avaient semée. Ils avaient pris trop de risques, trop attendu pour décoller. Il devait en parler à son frère, ou peut-être prendrait-il sa place la fois prochaine. L’idée était de ramasser un maximum de fric, mais il valait mieux multiplier les attaques plutôt que de se faire serrer, ou d’être obligé d’ouvrir le feu pour couvrir leur fuite. Entre une agression à main armée et une tentative d’homicide, il y avait facilement cinq ans ferme.

 

Ce coup-là, ils s’en étaient bien tirés. C’était le principal. Franck chassa ses pensées en retirant son casque. Il se recoiffait quand Rudy lui tomba dessus.

– Alors, ça a marché ? Pas de problèmes avec les condés ?

– Non, on les a eus au rétro, mais pas longtemps.

– Vous les avez calibrés ?

Franck ôta ses gants, son blouson et les posa sur la selle du scooter. Il avait besoin de respirer. Son cousin trépignait devant lui, un sourire béat en travers du visage. Il le saisit des deux mains pour le tirer à lui et l’embrassa sur le front.

– Tu penses qu’à faire la guerre, toi. Qu’est-ce que t’as à bouffer, je crève de faim.

Sa tante sortit du bungalow pour les rejoindre. Plus jeune que sa sœur d’une dizaine d’années, elle avait le même regard maternel. La même manière de ramener ses cheveux pour les attacher. Le même sourire attendri. Du fond du terrain, les enfants qui étaient en train de jouer arrivèrent  en courant pour les épier. Stéphane finit de se déséquiper, se planta devant Rudy et lui tendit son sac.

– Tiens, il y a mon calibre et la thune. Planque ça quelques jours, et envoie des petits autour pour vérifier qu’on n’a pas de flicaille en civil dans les reins. Même s’ils parvenaient jusqu’au campement, ils auraient du mal à trouver le sac, sûrement enterré sous l’une des caravanes, et qui, de toute façon, n’appartiendrait à personne. Franck et Stéphane ne vivaient pas sur place. Au pire, ils perdraient le butin. Franck était serein. Rien ne filtrerait hors du quartier et, dans quelques jours, il récupérerait son argent. Il sortit une liasse de sa poche, adressa un clin d’œil aux enfants qui se ruèrent vers lui en gloussant.

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Quelque part entre le bien et le mal

Christophe Molmy

19 € - 352 pages.