Littérature
Christophe Alévêque ou François Rollin pour l’humour, Nelson Mandela ou Barack Obama pour la vision, Stéphane Bourgoin ou Ragnar Jonasson pour le frisson, Pierre Ballester ou Marc Lièvremont pour la passion…, le département Littérature des éditions de La Martinière propose des textes exigeants qui parlent à tous.

Le Jour où je me suis aimé pour de vrai

Serge Marquis

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« Et vous, avez-vous commencé à vivre ? » Charlot, 9 ansMaryse est une éminente neuropédiatre, une femme belle et intelligente, affreusement narcissique et persuadée d’avoir toujours raison. Elle est aussi la mère de Charlot, fils singulier, qui l’émerveille et l’exaspère à la...
appel d'air - texte

Seules les femmes sont éternelles (Extrait)

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11 décembre 2017

Au début de la guerre de 1914, un policier décide de revêtir une identité féminine pour échapper à la mobilisation. Ray Février devient « Loulou Chandeleur », détective privé en bas de soie et chapeau à voilette. Ray-Loulou se rend compte qu’il est aussi bon flic en robe qu’en pantalon, et peut-être meilleur homme qu’auparavant. Aux côtés de la patronne de l'agence de détectives, la charmante Miss Barnett – qui ne connaît pas son secret –, Loulou enquête sur une intrigante affaire de lettres de menaces. Quand le maître chanteur commence à mettre son plan à exécution et que les meurtres se multiplient, notre étonnant duo plonge dans une succession de surprises et de pièges périlleux. Entre 1914 et 1918, ce sont les Françaises qui ont fait vivre le pays. Ce roman raconte leur émancipation et la difficulté d’être une femme en temps de guerre... surtout quand on n'en est pas une.

 

EXTRAIT :

La rue avait beaucoup changé depuis la déclaration de guerre d’août 1914. Aujourd’hui, le temps était clair, on pouvait espérer une belle journée sans pluie ni bombes. Les premières files d’attente commençaient à s’étirer devant les épiceries où s’affichaient des livraisons. Un fichu sur la tête, une balayeuse remplissait de gravats sa brouette à deux roues. Ray s’arrêta devant la vitrine d’un chausseur de luxe reconverti dans le matériel d’appoint, lampes à pétrole et masques à gaz. Il surprit son reflet au milieu de ce fourbi : un petit bonhomme à moustaches, pareil à des tas de petits moustachus que l’on coiffait d’un casque pour les envoyer charger, baïonnette en avant, d’autres bonshommes à moustaches. Sa qualité d’inspecteur de police lui avait épargné cela jusqu’à présent. Il priait chaque jour saint Joseph Fouché, patron des cyniques et des policiers, de prolonger ce miracle. Dans le kiosque, le buraliste habituel avait été rem placé par une femme, peut-être la sienne. Ray lui acheta le dernier numéro de Charivari, et aussi Le Gaulois pour empêcher les collègues de voir qu’il lisait des parutions séditieuses. Le marchand prenait soin d’envelopper le méchant journal dans le gentil, sa remplaçante n’en fit rien, elle ne maîtrisait pas encore les ficelles du métier. Ray se hissa à la volée sur la plateforme du tramway 24 qui brinquebalait vers l’île de la Cité. Cramponnée à un volant deux fois large comme un plat à tarte, la conductrice était si menue qu’il ne l’aurait jamais crue capable de maîtriser ce mastodonte. Il tendit trois sous à la receveuse, une grande brune munie de la casquette et de la planche à tickets du fantôme qui effectuait ce travail la veille encore. Il fallait se rendre à l’évidence : chaque jour l’humanité féminine abordait de nouveaux domaines d’activité par un mouvement exactement proportionnel à la disparition des hommes. Il s’assit et déploya l’un des journaux. La qualité de l’encre avait encore baissé, certains mots étaient à deviner, surtout ceux qui auraient pu déplaire au gouvernement. Le vilain papier trop fin et mal blanchi se dépiautait, il comptait moins de feuilles, on avait perdu les pages « loisirs » jadis remplies de dessins, de billets d’humeur et de devinettes impertinentes. Le rire était subversif, il avait été jeté par-dessus bord le premier. À force de vouloir remonter le moral des patriotes, la presse devenait déprimante. La consigne était de prétendre que la guerre allait être courte et victorieuse, alors qu’elle s’étirait et que nous étions en train de la perdre. Sur la place de la Concorde, la statue monumentale en marbre de l’Alsace était ornée d’étendards flambant neufs et d’un macaron où l’on pouvait lire : « Française toujours ! » On apercevait, du côté de la tour Eiffel, la grande roue d’une fête populaire interrompue. Le bâtiment de la préfecture ressemblait à deux forts reliés par une arcade à fronton. Ray remarqua combien cette ouverture était allongée, étroite, resserrée au fond, pareille à un sexe féminin que l’on n’avait aucun plaisir à pénétrer et où rien d’agréable ne vous attendait à l’intérieur. Avec ses deux tours, on aurait dit une femme allongée sur le dos qui accouchait de fourgons hurlants. La plantonne en uniforme bleu à boutons d’argent avec jupe et képi le salua depuis sa guérite.

 – À quelle distance, les doryphores, aujourd’hui ? demanda-t-il pour obtenir un renseignement non imprimé par la presse.

                – Cent trente kilomètres, inspecteur, répondit-elle de sa voix de recrue déterminée à bien faire. Dix de moins qu’hier. Il faudrait bientôt s’adresser aux policiers en allemand. Des accents grailleux le cueillirent dès l’escalier en colimaçon qui menait à son demi-étage. Dans l’étroit couloir, sur un banc de bois poli par des milliers de postérieurs en délicatesse avec la loi, Léonie patientait bruyamment sous le placard des nouvelles directives que l’on punaisait là pour ne pas les lire. Avec son long visage couronné d’un épais chignon de cheveux bruns bouclés, ses sourcils très épilés, ses trois étages de pendeloques à chaque oreille et ses colliers à l’avenant, elle avait un air de Carioca égarée dans la grisaille, surtout quand elle souriait. Mais elle ne souriait pas.

– Hep, inspecteur, vous me ferez sortir comme l’autre fois, dites ? On avait beau le surnommer « le Samaritain », Ray faisait la différence entre avoir bon cœur et être une bonne poire.

– Alors Léonie ? On a fait une mauvaise rencontre ?

 – Ah, j’vous en parle pas, inspecteur ! On peut p’us déambuler sans tomber sur un bandit coiffé d’un képi ! Comme si z’avaient pas mieux à faire de s’occuper des Vert-de-gris !

– Madame a été prise en flagrant délit de racolage, expliqua Chabrol, un collègue qui ne badinait pas avec la morale publique, grand, sec, les cheveux raides, et une mine à ne pas autoriser une vieille dame à traverser en dehors des clous.

 – Mademoiselle a été prise en flagrant délit, corrigea l’interpellée. Et je racole pas : je chante. La clientèle qui faisait vivre les danseuses de cabaret et les femmes entretenues s’était raréfiée, les étrangers ne s’aventuraient plus à Paris et les épouses esseulées ne fréquentaient pas ce genre de spectacle. Alors elle chantait dans les rues.

– Voilà, dit Chabrol, Mademoiselle chante, et plus si affinités.

– Et alors ? protesta Léonie. On a bien le droit d’avoir des affinités ! Y a qu’les poulets qu’ont pas d’affinités !

– Ça fait une moyenne avec les poules, lui rétorqua Chabrol. Elle s’habillait décolleté de partout.

– Tu es bien trop féminine pour l’époque, ma cocotte.

 – J’suis féminine commeu-j’veux ! Elle se lança dans une démonstration de minauderie pleurnicharde, avec des mouvements du torse qui faisaient bouger ses seins. Ray espéra que ça marchait mieux sur son collègue que sur lui. Il avait d’autres sujets de préoccupation pour la journée, comme celle de sauver sa peau. Il s’en fut côté bureaux, plaider la cause du vice pincé par la vertu.

 – Tu ne pourrais pas passer l’éponge ? La vie est dure pour tout le monde, en ce moment.

– Elle est dure pour nos soldats qui se battent, dit Chabrol, nous devons tous fournir l’effort de guerre, et à la verticale si possible. Pour son effort de guerre à elle, on avait prévu de lui donner le choix entre la prison de Saint-Lazare et un séjour dans les « bataillons féminins » envoyés sur le front pour le repos du guerrier.

 – Si tu veux faire une bonne action, le Samaritain, tu peux déjà cotiser pour la couronne de Jean Brugnot. Tombé au champ d’honneur avant-hier. Dieu ait son âme. Ray avait vu ce garçon tous les jours depuis trois ans et ne le verrait plus. La guerre était un vampire, elle avait réclamé les plus jeunes, les plus sains, les plus enthousiastes. Il ne fallait pas se leurrer : elle en viendrait à prendre les petits, les moches et les mal lunés. Elle en viendrait à lui. Quand on apprend un malheur, il ne reste plus qu’à faire une bonne action équivalente. Il parapha un papier et retourna dans le couloir. Léonie se limait le bout des ongles en remâchant sa déconvenue.

– On me dit que tu pars en voyage dans l’Est ? demanda-t-il.

 – Ah, m’en parlez pas, j’vais pleurer pour de vrai. Ça m’dit rien, les balles, le sang et les désespérés.

– On est deux. Il lui fourra le papier dans la main, la prit par le bras et l’aiguilla vers la sortie.

 – Ben, où qu’c’est-y qu’vous m’envoyez ?

 – Vers la vie. Pour sa part, un sort plus contrasté l’attendait dans le bureau du commissaire divisionnaire. Il y entra tandis que Chabrol en sortait mécontent. Leur supérieur était un gros papa bedonnant qui prisait peu les ennuis et qui avait mal choisi sa carrière. Il attendait la retraite avec encore plus d’impatience depuis qu’on la lui refusait sous un prétexte fallacieux intitulé « cas de force majeure ». Il avait signé pour faire régner l’ordre dans les rues de Paris, pas pour diriger un asile d’aliénés au milieu d’un incendie.

– Alors, le Samaritain, vous avez encore fait des vôtres ! Au bout d’un an de service, on avait appelé Ray « le Magicien », après qu’il avait résolu un grand nombre d’affaires par une sorte d’intuition qui était peut- être de l’intelligence. À la quinzième réussite, le surnom de « Samaritain » avait pris le dessus en raison de sa propension à compatir avec les victimes comme avec les prévenus. Appuyé contre le dossier d’un fauteuil en vieux cuir craquelé qui gémissait sous son poids, le commissaire s’autorisa une courte méditation silencieuse au sujet de ses contrariétés.

– Février, dites-moi, comment avez-vous réussi à éviter la mobilisation, jusqu’à présent ?

– Comme vous, chef : j’ai les pieds plats. La préfecture a convaincu la commission militaire que ça nous gênerait pour patauger dans les tranchées.

– Ouais, eh bien entraînez-vous à patauger, mon vieux : à force d’embêter des collègues influents à la commission, vous finirez dans un grand trou plein de vase. En attendant, vous avez quelqu’un de très propre à aller voir. Ils avaient reçu la plainte d’une dame, enfin ce n’était pas vraiment une plainte, en revanche c’était vraiment une dame, du genre très comme il faut.

 – Et où habite-t-elle, cette vraie dame qui dépose de fausses plaintes ? Elle n’était pas chez elle. Plus aucune femme n’était chez elle, désormais. On pouvait la voir à l’Hôpital central extraordinaire, c’est-à-dire au musée du Grand Palais. Elle était allée se plaindre à la police à propos de lettres de menaces, ou plutôt elle avait passé les coups de fil nécessaires pour qu’on lui envoie quelqu’un à qui elle puisse se plaindre sur son lieu de travail.

– Les dames très comme il faut travaillent ?

 – De nos jours tout est possible, Février. Il paraît qu’on la fait chanter, allez donc voir ça. Les personnes du gratin, quand ça aime le chant, ça prend une loge à l’Opéra. Pendant ce temps, j’essaierai d’arranger vos boulons avec Chabrol. Je ne voudrais pas qu’il vous arrive malheur, avec vos pieds plats.

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Seules les femmes sont éternelles         
Frédéric Lenormand     

18,5 € - 288 pages

Noir c'est noir...

Qui n'aime pas les énigmes ? Qui ne s'est jamais trituré les méninges pour découvrir le fin mot de l'enquête ?

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